Jean Dagonneau, Prieur du Val Ste-Marie

Portrait du Prieur Jehan Dagonneau, de 1584 à 1593.

Les « Lettres historiques du Royans » de l’abbé Vincent et « La Chartreuse du  Val Ste Marie » de l’abbé Morin parlent avec enthousiasme de Jehan Dagonneau, prieur du Val St Marie pendant les guerres de religion. (Ex. Abbé Vincent, p. 220 : « né avec une âme grande et généreuse, il voulut lutter avec l’orage et lui soustraire les débris de fortune que la tempête avait respectés jusque-là ». V. aussi Abbé Morin, p. 41 « Notre bouillant père Dagonneau ne l’entendait pas de cette oreille »)

En parcourant les archives départementales de Valence, dans l’inventaire 1737[1], je tombe, dans la liste des procès criminels, sur une phrase surprenante, qui se lit ainsi, après transcription :

« 1592. (…) contre Dame Catherine de Villeneuve abbesse de St Just accusée d’avoir en dépôt les titres du Val St Marie enlevés par dom Dagonneau ci devant prieur »

Il y aurait donc eu un procès entre les Chartreux de Bouvante et les Cisterciennes de St Just de Claix, leurs voisines ? « Dame » Catherine de Villeneuve aurait eu en dépôt les titres du Val Ste Marie et le « bouillant» Dagonneau aurait dû entamer un procès pour les récupérer ? Du rififi dans les ordres ?

Que s’était-il donc passé ?

Comme on le sait, depuis 1562, qui marque le début des guerres de religion, les Chartreux du Val Ste Marie ont connu une véritable descente aux enfers.

En 1584 ils ne sont plus que deux: le prieur Albert Faure et son procureur Claude Rambert. Tous les autres sont morts après l’incendie et les pillages de 1574.

Ils survivent à Romans, en percevant ce qu’ils peuvent de leur domaine ruiné.

Cette année-là, le Conseil de l’Ordre envoie un Vicaire[2] en aide au vieux prieur Albert Faure : Jehan Dagonneau. C’est un érudit d’environ 34 ans, profès[3] de la Chartreuse de Paris, qui écrit, à la mode de la Renaissance, en latin comme en français. Il est sans doute originaire d’une riche famille dijonnaise.

Peu de temps après, Albert Faure, épuisé, démissionne (il mourra deux ans après) et Dagonneau devient le nouveau prieur du Val St Marie.

A cette époque, on pouvait espérer que les guerres allaient s’apaiser et que la prospérité allait revenir.

Jehan Dagonneau commence donc comme le ferait un gestionnaire moderne : il dresse un état des lieux. Il commence par faire, avec l’aide du notaire Terrot de St Jean, la liste des dettes et créances du monastère, qui révèle une situation positive. Il se met aussi à faire signer de nouveaux contrats d’arrentements avec les exploitants agricoles. Les anciens contrats avaient sans doute disparu.

Il se déplace beaucoup : de Romans, où il réside habituellement, à Bouvante, pour voir le consul et les paysans, à la Baume d’Hostun, dont le seigneur est un ami, à Rochechinard, pour régler des affaires avec Mr de la Cardonnière, à Flandennes, qui est encore à cette époque une place forte imprenable. Ces nombreux déplacements lui valent en 1585 une mise en garde de Mr de la Baume d’Hostun :

« Monsieur le Domprieur vous étant ce que je vous suis il faut que je vous dise que à ne prendre garde à vous vous êtes en dangié de recevoir quelque indignité non de mes sujets mais dautres circonvoisins. Je vous prie croire que je ne vous donne point tel advis sans cause. (…) vous ne dire point que je ne vous aie alerté et cependant, je prieray dieu que vous donne ce que désires (…)

Votre bien humble voisin.

La Baume Dhostun »[4]

Pendant plusieurs années, Dagonneau va déployer une énergie considérable. Il va écrire de nombreuses lettres aux autorités militaires, pour en obtenir aide et protection. Il va tenter de récupérer les avances faites aux villageois avant les troubles. Il va s’opposer au Gouverneur protestant de Pont en Royans, Aymé de Glane, dit « Cugie », qui ordonne sans succès de « réduire jusques à pied de terre » les monastères du Val St Marie et de Léoncel.

Pendant cette période troublée, il se trouve en possession des titres de propriété de la chartreuse. Possession périlleuse, car à cette époque où on n’a pas encore inventé ni cadastre ni bureau d’enregistrement et tout le droit est contenu dans des documents notariés authentiques. Si le document est détruit, le droit disparaît, ou est difficile à prouver. Imaginons le prieur, seul à Romans, hors de son monastère détruit, entouré de notaires inconnus de lui, et soucieux de mettre ces documents en lieu sûr.

Quelle personne pourrait être plus sûre qu’un autre religieux catholique, lié par ses vœux monastiques ?

Or, il y a à cette époque à Romans, une autre communauté religieuse du Royans, qui a également souffert des atrocités de 1574 : les religieuses cisterciennes de Saint Just. Au nombre de 10, elles se sont retirées dans une maison de Romans, rue de la Fontaine-Couverte. Après le décès (sans doute l’assassinat, comme pour les chartreux de Bouvante) de leur supérieure en 1574, elles ont pour Abbesse Dame Catherine de Villeneuve, âgée de 37 ans en 1574, et religieuse professe[5] de la prestigieuse Abbaye Royale de Fontevrault.

Jehan Dagonneau a certainement dû être en contact avec Catherine de Villleneuve à Romans. Elle est un peu plus âgée que lui et provient d’un milieu aristocratique semblable au sien. Il aura peut-être jugé que ses titres de propriété étaient en sûreté à Romans, ville ceinte de murs, dans la maison des cisterciennes de Saint-Just, sous la surveillance de Catherine de Villeneuve. Cet épisode a dû se situer peu après la lettre de mise engarde de Mr de la Baume d’Hostun en 1585.

Un calme relatif semble s’installer à partir de 1589. Dagonneau revient plus souvent à Bouvante et loge chez son ami le seigneur de La Baume d’Hostun et sans doute aussi à Flandenne.

C’est à ce moment que le seigneur de Rochechinard exige des habitants de Bouvantes le paiement des impôts qu’ils auraient payé aux troupes d’occupation pendant 20 ans, et dont il estime qu’il aurait dû en être le bénéficiaire. Il prétend en effet que la présence de sa place-forte a protégé les habitants de Bouvante, et qu’il y a un prix à payer pour cela.

Le prieur réagit en rappelant que c’est la maison-forte de la Courrerie qui a protégé les habitants du Royans et qu’il l’a fortifiée et entretenue à ses frais. Il a donc subvenu aux besoins du territoire dont il est le seul seigneur. [6]

Voulant suivre cet exemple, a-t-il alors entrepris de réclamer les mêmes sommes aux habitants de Bouvante? Toujours est-il que ceux-ci l’assignent le 11 octobre 1589, consul en tête, par acte du sergent Flandin, devant le Parlement de Grenoble et refusent de payer quoi que ce soit au prieur « party de son fort de Flandeynes qu’il na volu rendre »[7] et demandent l’arbitrage du Parlement du Dauphiné. (A cette date, nous n’avons trouvé aucune trace du résultat de ce procès dans les archives du monastère.)

Dagonneau tente enfin, peut-être pour instruire le procès, de récupérer les titres originaux de propriété confiés à Catherine de Villeneuve quatre ans plus tôt, mais celle-ci refuse. Désespéré, il lui intente à son tour un procès.

Lors du procès qui se déroule devant le Vibailly de St Marcellin l’abbesse refuse de rendre les titres « dans l’intérêt de la religion » et Dagonneau est débouté. (Elle les remettra dans les mains de Nicolas Molin, commissaire désigné par la Grande Chartreuse quelques années plus tard).

Ne sachant plus vers qui se tourner, en avril 1593, Jehan Dagonneau écrit au roi Henri IV pour demander le rétablissement du Val Ste Marie dans ses droits anciens. Ce faisant, il ne fait rien d’autre que ce que ses prédécesseurs ont fait à plusieurs reprises pour les mêmes raisons, au cours des siècles précédents, mais auprès de souverains catholiques.

Cette requête est acceptée par Henri IV, toujours protestant aux yeux des Chartreux et donc non-reconnu par leur ordre.

Les Chartreux ont en effet été tout au long des guerres de religion des « ligueurs », c’est-à-dire des catholiques « ultra » et ne reconnaîtront officiellement Henri IV qu’en 1596.

Le Conseil Général de l’Ordre des Chartreux, à Grenoble, condamne donc Dagonneau pour indiscipline et rébellion[8], pour avoir sollicité l’aide d’un roi protestant sans permission.

En outre, en mars 1593 , un document accusateur, émis par des ecclésiastiques de Romans se plaint que « des officiers du dict prioré (le Val St Marie), (…) délaissant l’exercice de leurs offices, vagabondant ci et là contre leur règle(…) se cachant en plusieurs lieux de ce état, mesme en quelques maisons de gentilshommes qu’ilz comectent (….) seraient venus la nuict (note: au Val Ste Marie) à main forte et armée(…) auroient prins et ravys quelque calice d’argent, plusieurs papiers et documents, habits, linge, meubles hornements d’eglise (…) et auraient aussi (…) exhigé et ravy par le terroir, subjects et censiers[9] du dict prioré et monastère (…) plusieurs debtes, censes, droitz et revenus faisant obliger par force ceulx qui n’avoyent de quoi payer(…)[10]

Qui est cet « officier du dict prioré » ? Peut-il s’agir de Jehan Dagonneau ? Il n’est pas nommément cité, mais tout semble converger vers lui. Ceci pourrait expliquer la position de Catherine de Villeneuve.

Toujours est-il que quelques mois plus tard, le 3 août 1593, le Comte de Chandroux, Maréchal de France est chargé par le Conseil Général de la Grande Chartreuse d’arrêter Jehan Dagonneau, et pour ce faire,, « donne commandement et injonction au syeur de la Baume dautun de présenter à l’exécution des présentes ung nommé Jehan Dagonneau, jadis prieur de la Val Ste Marie. » [11] 

Jehan Dagonneau est arrêté chez son ami de la Baume et  emprisonné à la Courrerie de la Grande Chartreuse, où il mourra le13 août 1618. Pendant toutes ces années, il ne pourra que suivre les offices de la fenêtre de sa cellule et participer exceptionnellement aux chapitres et au réfectoire.

Peu de temps après son emprisonnement, il écrit une lettre dans laquelle il demande pardon pour ses fautes et notamment pour avoir causé autant de soucis à « Madame de St Just ».

Voici un extrait de la lettre, après transcription, traduction et un minimum de francisation pour la compréhension[12]:

  1. Quant a Madame de st Just a laquelle Dieu vueille donner l’accomplissement
  2. De ses bons désirs et la récompense de la fâcherie et presque
  3. Injure quelle a receu innocemment pour mon respect[13] dont jay
  4. Un extreme regret, Dieu me doint la grace de la veoir en paradis
  5. Je prie a Dieu de tout mon cœur et id quidem non sine inundante
  6. Oculorum fletu (non sans inondation de larmes) quil face reluire  l’innocence de sa vertu a la confusion
  7. De ceulx qui temere et secundum visionem oculorum et amicum Auditum, indicant. (traduction : De ceux qui répandent à la légère une image sans importance et une amitié bien connue) [14]
  8. Je vous supplie la prier quelle me pardonne de bon
  9. Cœur tout ce en quoy elle a esté offencée par moy ou pour mon
  10. Respect (id note 13) ; et que pour la perfection accomplissement de la charité
  11. Christienne qu’elle prie Dieu pour moy (…)
  12. Je m’asseure, qu’a la premiere requeste  elle vous rendra content[15]
  13. A laquelle humblement je recommende ce que je luy ay baille en garde
  14. Qui apartient a celuy quelle scait auquel je la supplie le rendre
  15. Ou a quil apartiendra lors qu’elle en sera requise jen descharge
  16. Et repose ma conscience sur la sienne. (…)

(Le texte souligné indique clairement que Dagonneau a « baillé  en garde » quelque chose qui appartient à « celui qu’elle sait » et qu’il demande de rendre. Il s’agit sans aucun doute des titres qu’il lui a confiés et qu’elle rendra un peu plus tard à l’envoyé officiel de la Grande Chartreuse, le Commissaire Nicolas Molin.)

A gauche, en marge de cette lettre, quelques lignes disent :

« Il y a douze cueillères dargent non d’ung mesme poix et une petite cueillere dargent avec un aneau pour les malades. Item ung pelican dargent doré et quelque linge ce me semble »

Cette note en marge nous interpelle :

  • Pourquoi mentionner l’existence de ces quelques cuillères dans cette lettre, dans la marge et en face des mots d’excuses à Mme de Saint Just ? Dagonneau pense-t-il ainsi se racheter de quelque chose ?
  • Les rares inventaires que nous avons trouvés de cette époque ne mentionnent que de la vaisselle sans valeur : pots en terre, gobelets, assiettes en étain. La règle des chartreux prescrit la sobriété. Comment le prieur dispose-t-il d’une vaisselle de valeur ?
  • En 1593, le monastère a été pillé à plusieurs reprises. Comment les pillards sont-ils passés à côté d’objets précieux ?

Conclusions :

Tout au long de sa vie de Prieur, Jehan Dagonneau s’est comporté en véritable « seigneur », voyageant beaucoup, résidant souvent chez des amis châtelains, ou dans ses propres maisons fortes. Il fut distant des habitants de ses domaines, peu disposé à participer à leurs déboires (voir le précédent article paru dans ces mêmes colonnes, relatant son conflit avec le Consul Anthoyne Vigne, qui avait défendu les droits des bouvantiens au péril de sa vie), semblant aussi confondre ses biens avec ceux des chartreux, il s’est attiré l’animosité de ses sujets, l’opposition de l’abbesse de Saint-Just, et, pour finir, une impitoyable condamnation de son Ordre religieux.

 

Freddy Bastin. Bouvante, le 17 avril 2016.

Correction des transcriptions avec l’aide précieuse de Mme Tiphaine Gaumy, de l’Ecole des Chartes de Paris.

Sources :

  • Mémoires et archives du volume AD026_5H_3. (Archives départementales de la Drôme)
  • Inventaire de 1737, volume AD026_5H_1
  • La Chartreuse du Val Sainte-Marie. Abbé Morin. Ed Peuple Libre. 1985
  • Lettres historiques du Royans. Abbé Vincent. Ed Chenevier et Chavet. 1850 (Réed. 1986)

 

[1] Doc Réf AD026_5H_00001_0000jpg. Document numérisé accessible par internet.

[2] Chez les Chartreux, un Vicaire est l’adjoint direct du Prieur. Il le remplace en cas de besoin.

[3] « Profès » : ayant prononcé sa profession de foi (Au féminin : « Professe »)

[4] Réf AD026_5H_00003. Doc n° 100

[5] « Professe » : ayant prononcé sa profession de foi. (Au Masculin : « Profès »)

[6] Les Chartreux sont appelés les « Seigneurs » de Bouvante.

[7] Réf AD026_5H_00003. Doc n° 069, ligne 104. Il est intéressant de lire que les habitants parlent du château-fort de Flandennes comme s’il appartenait au prieur.

[8] La rébellion est considérée comme une faute extrême, de nature quasi-démoniaque dans les coutumes de chartreux.

[9] Documents notariés authentiques.

[10] Id. Doc 029

[11] Id. Doc 26

[12] Réf AD026_5H_00003. Doc n° 409

[13] Comme on le voit, Dagonneau utilise le mot « respect » comme une terme à double sens, indiquant aussi bien le respect que l’irrespect

[14] Réflexion curieuse, car écrite en latin, comme s’il s’agissait d’un commentaire à faire à mots couverts, et semblant indiquer que d’aucuns prêtent une relation suspecte au prieur et à l’abbesse.

[15] « Elle VOUS rendra content ». Ce « vous » nous permet d’identifier le destinataire de la lettre, qui est sans doute le commissaire Nicolas Molin ou le Prieur Joachim de Brezenhault qui a succédé à Dagonneau.

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